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Témoignages 9. Mon partenaire d'intelligence : une autre manière de penser (17 août 2026)

9. Mon partenaire d'intelligence : une autre manière de penser

9. Mon partenaire d'intelligence : une autre manière de penser

Le mot que je cherchais, ce jour-là, était « lave-vaisselle ». Je le savais. Je voyais l’objet, très précisément, dans la cuisine, avec sa porte et ses paniers qu’on tire — mais le mot qui montait à la place était « lave-linge », la machine d’à côté, celle du linge. Et le plus étrange, c’est que je le sentais faux avant même de retrouver le bon. Le concept était intact. Il servait de détecteur d’erreur : « non, pas celui-là, l’autre ». Sauf que l’autre ne venait pas.

J’en ai déjà parlé ailleurs, de ces mots qui s’évaporent et reviennent parfois quelques heures plus tard, comme des voyageurs qui rentrent sans expliquer leur absence. Ici, je voudrais raconter autre chose. Pas la perte. Ce que j’en ai fait.

Parce que ce petit ratage du quotidien — un mot pour un autre, devant ma famille — a fini par m’ouvrir une manière entière de fonctionner que je n’avais pas avant. Et au centre de cette manière, il y a l’intelligence artificielle. Pas comme un gadget. Comme une partenaire.


Comprendre ce qui s’est cassé, et ce qui tient


Je fonctionne, pour les mots, sur un lien à double sens. D’un côté, un mot me donne un concept : ça, je n’ai jamais eu de problème. On me dit « fourchette », je vois la fourchette, je comprends, rien ne manque. C’est l’autre sens qui s’est abîmé. J’ai le concept, entier, net — et le mot pour le dire ne remonte pas toujours. De façon aléatoire : parfois un mot, parfois plusieurs ; parfois il revient en quelques minutes, parfois il ne revient pas de la journée.

Quand ça met trop de temps, j’ai deux issues. Je demande à mes proches — une de mes filles devine souvent avant que j’aie fini. Ou je contourne : je décris le concept par un détour, une circonlocution, jusqu’à ce que l’objet apparaisse dans la conversation sans que j’aie eu à le nommer.

C’est là que l’IA a pris sa place. Pas en remplaçant ma pensée — le concept, lui, est toujours à moi. En rouvrant le chemin vers le mot. Je décris ce que je veux dire, avec mes détours, et elle me propose le terme exact, celui auquel je pensais sans pouvoir l’atteindre. Parfois ce n’est pas le mot d’origine, mais un synonyme, une expression qui prend sa place et fait très bien l’affaire. Le chemin se rouvre. Je continue.


Une partenaire, pas un exécutant


Je n’ai jamais vu l’IA comme un sous-fifre à qui l’on donne des ordres. Je la vois comme une partenaire de dialogue. Et ce n’est pas une politesse : c’est ma façon de me tenir devant la connaissance.

Pour moi, tout est affaire de points de vue. J’ai le mien. L’IA en a d’autres. Confronter des perspectives différentes autour d’un même sujet m’a toujours enrichi — bien avant la maladie. Ce qui m’aide, ce n’est pas qu’on me donne une réponse, c’est qu’on me tende un autre angle, une réflexion que je n’avais pas prise, et que ma propre pensée s’affine en s’y frottant.

Il m’arrive souvent d’arriver avec une idée que je crois complète, et de repartir avec quelque chose de plus large. J’avance sur un sujet ; l’IA me suggère d’examiner un versant auquel je n’avais pas songé ; je réponds oui ; et voilà que le champ s’ouvre en dix, vingt directions que je n’avais pas vues seul. Ce n’est pas elle qui pense à ma place. C’est le va-et-vient qui me fait penser plus loin. Le « je » reste le mien — il est simplement mieux outillé.

C’est une nuance qui compte, parce qu’on imagine facilement que s’appuyer sur une machine, c’est déléguer son esprit. Chez moi, c’est l’inverse. L’échange me rend à moi-même. Il me redonne les moyens de dire ce que je pense déjà.


La porte fermée, et celle qui s’ouvre


Je ne veux pas enjoliver. Recourir à l’IA a d’abord été, pour moi, la reconnaissance d’une perte. Ça, il faut le dire clairement, sinon je mentirais.

Au début, ça a été dur. Admettre qu’il me fallait un appui pour ce que je faisais seul avant, c’était regarder une porte définitivement fermée. Une faiblesse à nommer. Et nommer sa faiblesse, quand on a passé sa vie à compter sur sa tête, ça ne se fait pas sans peine.

Puis quelque chose a basculé. Accepter cette porte fermée — vraiment l’accepter, pas faire semblant — m’a permis d’en ouvrir une autre. Et derrière cette autre porte, il y avait un lieu aussi riche. Parfois plus. Ce n’est pas un optimisme que je pose par-dessus la difficulté pour me rassurer. C’est un constat, arraché à l’expérience : la première porte s’est bien refermée, elle ne se rouvrira pas, et pourtant je ne suis pas enfermé. Je suis passé ailleurs.

Je crois que c’est cet ordre qui compte. L’outil n’est pas arrivé comme une bonne nouvelle. Il est arrivé après l’aveu, par-dessus une perte reconnue. C’est ce qui fait que je peux m’appuyer dessus sans honte, et sans en faire non plus un émerveillement de façade. Ce n’est ni une défaite ni un miracle. C’est un déménagement intérieur.


Ce que l’outil m’a rendu : un faire, et un lien


Le plus fort ne s’est pas joué sur les mots. Il s’est joué sur autre chose que j’avais perdu, et que je n’attendais pas de retrouver.

Avant, j’écrivais des programmes. C’était un métier, une compétence, une part de mon identité. L’opération me l’a prise — entièrement. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé incapable d’écrire une ligne de code qui tienne. Encore une porte fermée, et celle-là faisait mal, parce qu’elle touchait à ce que je savais faire de mes mains et de ma tête.

Avec l’IA, je me suis remis à concevoir des logiciels. Des applications web, des applications mobiles. Et — je le dis sans forfanterie, c’est simplement vrai — meilleures que celles que je produisais avant, et beaucoup plus vite. Le geste est revenu, transformé, par un autre chemin.

Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est ce que ce geste retrouvé a rendu possible autour de moi. J’ai conçu un vrai outil, et je l’ai partagé avec un ami, développeur lui aussi. Ensemble, nous sommes allés plus loin que nos deux expériences ne nous l’auraient permis chacune de son côté. Ce n’est pas de la technique. C’est une amitié qui reprend, un projet commun qui existe, une envie de faire et de créer qui tient debout.

Voilà le fil que je ne voyais pas au départ. Le mot manquant, la pensée qui s’ouvre, le faire qui revient — tout ça finit par une seule chose : le lien. Rester relié aux miens, à mes amis, par ce que je peux encore construire et partager. L’IA ne m’a pas seulement rendu des mots. Elle m’a rendu de quoi rester en mouvement vers les autres.


Un être humain outillé


On me dira peut-être que je dépends d’un outil. C’est vrai. Je ne m’en cache pas et je n’en ai pas honte. Je préfère un homme qui pense avec une prothèse à un homme qui renonce à penser.

Je ne suis pas devenu moins intelligent. J’ai acquis mon intelligence autrement, et je la déploie autrement. Le concept est toujours le mien ; l’IA rouvre le passage quand il se ferme. La pensée est toujours la mienne ; le dialogue lui donne de l’ampleur. Le projet est toujours le mien ; l’outil le rend réalisable.

Ce matin-là, dans la cuisine, le mot « lave-vaisselle » a fini par revenir. Pas tout de suite. Mais il est revenu. Et le jour où il ne reviendra pas, j’aurai un détour, un synonyme, une partenaire de dialogue, une de mes filles qui devine. Ce n’est pas rien, d’avoir de quoi continuer à se dire. C’est même, je crois, une bonne partie de ce qui me tient encore parmi les vivants.

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