

C’est une petite coupure de courant au milieu d’une phrase. Un mot qui devrait être là, au bout de la langue, un mot que je connais par cœur, mais qui soudain… n’existe plus. La discussion s’interrompt, je cherche, je contourne, je vois les regards en face qui attendent ou qui proposent des synonymes. Parfois je ris, parfois je m’agace, mais le constat est là : une pièce du puzzle vient de s’éclipser. Ce n’est pas un oubli banal, ce n’est pas la fatigue du soir. C’est une absence radicale, un vide là où, une seconde plus tôt, trônait une certitude.
Au début, j’ai vécu cela comme une série de chocs isolés, des anomalies agaçantes. Puis, avec les mois, j’ai fini par comprendre que ce n’était pas seulement une histoire de vocabulaire ou de “trous” de mémoire. C’était le signe d’un changement beaucoup plus vaste, une restructuration complète de ma manière de voir le monde, de traiter l’information et, surtout, de ressentir le temps qui passe.
Si vous lisez ces lignes, peut-être vivez-vous cette même dérive, ou peut-être accompagnez-vous quelqu’un dont le monde intérieur semble se fragmenter. Je voudrais vous inviter à plonger avec moi dans cette nouvelle perception du temps, non pas pour la déplorer, mais pour apprendre à l’habiter. Je partage ici mon ressenti et ma compréhension personnelle de mon parcours. Ce que je décris est ma propre interprétation des mécanismes que j’observe chez moi.
L’effondrement de la ligne du temps : de la frise à la mosaïque
Jusqu’à récemment, comme la plupart d’entre vous, j’ai vécu dans un temps linéaire. Le passé était derrière, bien rangé sur une frise chronologique où chaque événement avait sa place, sa date, sa distance. Le présent était un curseur qui avançait régulièrement. Depuis l’impact cérébral, cette ligne s’est brisée.
Aujourd’hui, ma perception du temps ressemble davantage à une mosaïque qu’à une route droite. Les pièces sont là, elles sont colorées, elles sont réelles, mais elles ne sont plus emboîtées dans l’ordre chronologique. Mon présent ne sait plus toujours mesurer sa distance avec le passé.
Il m’arrive de penser qu’une discussion importante a eu lieu “récemment”, pour m’apercevoir qu’elle remonte à plusieurs mois. À l’inverse, un événement lointain peut soudainement resurgir avec une intensité telle qu’il me semble s’être produit ce matin même. Cette perte de l’estimation de la durée est profondément déstabilisante. On se sent comme un navigateur sans boussole : on voit les étoiles, mais on ne sait plus quelle direction elles indiquent.
L’analyse du chaos : ce qui reste et ce qui vacille
Pour ne pas sombrer dans l’angoisse de ce flou permanent, j’ai dû me faire l’observateur de ma propre pensée. J’ai commencé à “cartographier” ce qui, en moi, tenait encore debout et ce qui s’était fissuré. C’est un exercice que je vous encourage à faire si vous vous sentez perdus : nommer les choses pour les apprivoiser.
Dans mon cas, j’ai identifié plusieurs types de mémoires qui cohabitent de façon étrange :
1. La mémoire immédiate et les connaissances : C’est la bonne nouvelle. Dans l’instant, je suis là. Je peux suivre une discussion complexe, argumenter, comprendre des concepts abstraits. Mes connaissances générales — ce que j’ai appris tout au long de ma vie — sont globalement préservées. Cela me rappelle que mon identité profonde, mon socle intellectuel, n’est pas “cassé”.
2. La mémoire chronologique : C’est ici que ça rate. Le cerveau semble avoir perdu sa capacité à mettre des “étiquettes de date” sur les souvenirs. Le “quand” s’efface devant le “quoi”. C’est ce qui crée ce sentiment de chaos dans le temps.
3. La mémoire des mots : Elle est devenue capricieuse, instable. Ce n’est pas que je ne connais plus le mot, c’est que le chemin pour y accéder est temporairement coupé. Le mot s’évapore, puis réapparaît quelques heures ou quelques jours plus tard, comme un voyageur qui rentre enfin chez lui sans expliquer son absence.
Cette combinaison crée un paradoxe : je peux vous expliquer un concept philosophique complexe, mais être incapable de vous dire si nous en avons parlé hier ou la semaine dernière, tout en butant sur le mot “fourchette”.
La valse des mots : une aphasie du quotidien
Il faut parler de cette frustration de l’idée sans le mot. C’est une expérience très intime. Les mots sont les outils avec lesquels nous sculptons notre pensée pour l’offrir aux autres. Quand l’outil nous glisse des mains, on se sent soudainement nu, exposé. On a l’impression que notre intelligence est mise en doute parce que notre débit de parole ralentit ou se fragmente.
Pourtant, j’ai appris qu’il ne faut pas avoir peur de ces silences. Ils font désormais partie de ma musique intérieure. J’ai appris à dire, en quelque sorte : « Attendez ! Le mot s’est éclipsé, il va revenir ! » En le formulant ainsi, j’invite mes interlocuteurs dans ma réalité plutôt que de la subir dans la honte.
C’est ici qu’intervient ma première stratégie de défense : la capture. Puisque je sais que les mots sont des fugitifs, j’ai toujours de quoi noter. Dès qu’un mot revient, je le consacre sur le papier ou sur mon écran. Je me constitue une “boîte à outils” de termes retrouvés, une réserve dans laquelle je pourrai puiser quand le brouillard reviendra.
Ma prothèse de mémoire : l’alliance avec la machine
C’est ici que mon récit bascule vers l’espoir et la solution. Face à la défaillance de ma “mémoire interne” sur la chronologie et le lexique, j’ai décidé de déporter ces fonctions sur une “mémoire externe”. Mon ordinateur, ma tablette et mon smartphone ne sont plus de simples gadgets. Ils sont devenus mes béquilles, mes prothèses cognitives. Je n’ai aucune gêne à le dire : je suis aujourd’hui un être humain “augmenté” par la technologie, non par désir de puissance mais par nécessité de lien.
L’Intelligence Artificielle (IA) joue un rôle crucial dans cette résilience. Elle est pour moi une partenaire de dialogue. Quand ma phrase se brise, quand je sens que l’idée est là mais que la structure s’effondre, j’utilise l’IA pour générer des textes à partir des mots fragmentés que j’ai réussi à capturer. Elle m’aide à remettre une charpente là où le chaos s’était installé.
L’IA ne remplace pas ma pensée — c’est toujours mon “je” qui s’exprime — mais elle me redonne les moyens de ma dignité. Elle me permet de retrouver des mots perdus en une séquence structurée pour exprimer ce que je veux dire. C’est un pont jeté par-dessus le vide.
Habiter son nouveau présent
Accepter ce nouveau rythme, cette perception différente, n’est pas un renoncement. C’est une forme de patience active. J’ai cessé de me battre contre la montre pour essayer de redevenir “celui d’avant”. Celui d’avant vivait dans une ligne droite ; celui d’aujourd’hui vit dans une mosaïque vibrante, parfois confuse, mais infiniment plus ancrée dans l’instant. Et donc, mon mode de fonctionnement est devenu différent.
Ma note d’espoir pour vous est la suivante : la fragilité n’est pas une fin en soi. Elle est le point de départ d’une nouvelle inventivité. Nous avons la chance immense de vivre à une époque où la technologie peut compenser ce que la biologie nous a retiré.
N’ayez pas peur de vous appuyer sur vos écrans. Ne voyez pas l’usage de l’IA ou des notes systématiques comme un aveu d’échec, mais comme une preuve de votre intelligence adaptative. L’esprit humain est d’une plasticité incroyable : quand une porte se ferme dans nos neurones, nous en ouvrons une autre sur nos tablettes.
Puisque ma chronologie est moins fiable, j’ai découvert une attention plus aiguë à ce qui se passe maintenant. Si le “hier” et le “demain” sont un peu flous, le “maintenant” devient une île de clarté où chaque échange, chaque mot retrouvé et chaque moment de partage prend une valeur inestimable. Je ne contrôle pas tout, mais je gère autrement. Et dans ce “autrement”, il y a une vie qui continue, riche, outillée, et résolument tournée vers les autres.
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